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5 articles avec litterature francaise

Entrez dans la danse - Jean Teulé

Publié le par Au vrai chic littérère

Je lis très rarement plus de deux ouvrages d’un même auteur, d’abord parce que je souhaite en découvrir un maximum, ensuite parce que je crains toujours une éventuelle déception.

De Jean Teulé j’ai lu il y a quelques années « Mangez-le si vous voulez » qui m’avait laissé une impression mitigée liée à une certaine faiblesse dans le style que beaucoup s’accordent à qualifier de fleuri, plein de verve…

Teulé est un des trop rares histrions des lettres françaises. Il excelle à embobiner son auditoire à coup d’anecdotes, de plaisanteries scabreuses et de doux sourires complices. Les vrais cabots de son espèce se font de plus en plus rares de nos jours. Et c’est bien dommage.

On sait aussi qu’il s’est fait, dernièrement, une spécialité d’écrire autour de faits divers marquants par leur propension à remuer les consciences (cannibalisme collectif, meurtres en série, cocufiage royal…).

Le sujet de son dernier opus, intitulé Entrez dans la danse, lui a été soufflé par l’ancien et néanmoins jeune rédacteur en chef du magazine Lire, Julien Bisson : L’histoire d’une épidémie de danse à Strasbourg en 1518. Un sujet fascinant dans la droite ligne de ses précédents opus.

 

La quatrième de couverture :

Une étrange épidémie a eu lieu dernièrement

Et s’est répandue dans Strasbourg

De telle sorte que, dans leur folie,

Beaucoup se mirent à danser

Et ne cessèrent jour et nuit, pendant deux mois

Sans interruption,

Jusqu’à tomber inconscients.

Beaucoup sont morts.

 

Chronique alsacienne, 1519

 

Sujet alléchant s’il en est, peu connu d’un public non averti et à même de stimuler l’imagination de l’auteur et du lecteur. Banco ! Jean Teulé vend des tombereaux de ce livre et en seulement six semaines se classe parmi les meilleures ventes en librairies.

J’ai pris connaissance de cette histoire par un essai publié par les éditions La Nuée Bleue, rédigé par un universitaire anglais spécialiste de l’histoire de la médecine, John Waller, sorti en France au printemps 2016 et intitulé « Les danseurs fous de Strasbourg – Une épidémie de transe collective en 1518 ». Si la question m’intéressait je n’avais pas encore fait le pas de le lire. J’imaginais sa lecture ardue et sibylline.

Apprenant que Jean Teulé s’est emparé de cette histoire, je me lance et le lis, lui offrant une seconde chance après la semi déception de « Mangez-le… »

A ce stade, je voudrais dire que si je prends la peine d’écrire, trop rarement à mon goût, quelques articles sur le blog de la librairie c’est avant tout pour faire part de mes coups de cœur, afin de mettre en valeur des auteurs et des livres qui pourraient échapper à la sagacité de certains lecteurs. Si, de façon tout à fait exceptionnelle, j’ai décidé de prendre la plume pour évoquer un livre très exposé, c’est pour exprimer un coup de gueule… et faire entendre un point de vue peu répandu dans la presse ou la blogosphère.

 

Chronique de l’indigence littéraire.

 

Dans Les compagnons de Jéhu Alexandre Dumas prenait beaucoup de liberté avec les faits historiques qu’il décrivait. Alors qu’on le lui reprochait il répondit "Qu'importe de violer l'Histoire, pourvu qu'on lui fasse de beaux enfants !"

Tout comme lui, dans ce roman, Jean Teulé travestit l’Histoire à sa convenance lorsque cela sert son propos. Ainsi, pour parachever la description des nombreuses calamités qui ont frappé Strasbourg cette année-là (1518), un personnage évoque la récente chute d’une météorite au sud de la ville (il ajoute même un : « Si même les étoiles se mettent à nous chier dessus ! », du plus bel effet). Or cette météorite est celle d’Ensisheim, ville se situant à environ 100 kms, soit très, très, très au sud de Strasbourg, en 1492, soit une génération avant... Dès lors, ces libertés prises, nous ne sommes plus dans le récit mais dans la fiction. Le problème étant que Teulé affirme partout que tout ce qui se trouve dans son livre est vrai. Il viole donc l’Histoire, lui aussi, mais pour autant lui fait-il de beaux enfants ? Eh bien, pas vraiment si l’on en juge par la pauvreté du propos et l’incapacité qui est la sienne de nous entraîner dans son histoire.

Ce qu’on qualifie de « style Teulé » – mélange d’anachronismes lexicaux, de goût prononcé pour le morbide et d’humour potache - relève plus d’un système immuable, qui n’étonne plus, voire même lasse… et les ficelles employées, devenues visibles, confèrent au texte des accents de faiblesse qui virent au ridicule. La touche Teulé n’est plus qu’un cache-misère littéraire.

Jean Teulé aurait-il perdu le goût et l’envie d’écrire ? Cette question se pose tant le texte est truffé de facilités. Je pense notamment à cette description de la façade de la cathédrale qui ne dépareillerait pas sur un prospectus de l'Office de Tourisme… - extrait – « …les ombres (des nuages) roulent sur les sculptures des trois portails – représentations de saints, de prophètes, vices terrassés par des vertus, vierges sages et d’autres folles. Les statues intégrées à l’architecture, fondues dans la pierre, semblent en sortir et s’animer d’un pied sur l’autre ».

Et d’où lui vient ce syndrome de la phrase pédagogique dont les effets surgissent régulièrement au fil des chapitres… ? Pour exemple ce personnage s'adressant au maire de Strasbourg :

"A l'intérieur des fortifications la peste va son train, Ammeister Drachenfels, tout comme la lèpre, le choléra, la pourtant rare suette anglaise qui tue en deux jours, la syphilis importée récemment dans les bordels-étuves du quartier de la Petite France par des mercenaires rescapés revenus d'Italie, et puis il y a la typhoïde qui..." Mais qui parle comme ça ?

ou plus loin

"Au même instant, dans le scriptorium de la cathédrale, où jadis des moines copistes réalisaient des livres manuellement, devenu superflu depuis l'introduction de l'imprimerie à Strasbourg, c'est jour de lessive".

Certains passages sont d’une finesse pachydermique. A plusieurs reprises dans ma lecture j’ai eu la désagréable sensation de lire la rédaction d’un élève de cinquième dont le sujet aurait pu être : « Racontez en quelques lignes un épisode historique croustillant se déroulant à la période de votre choix », certaines tournures de phrases se révélant d’une pauvreté crasse, ou au contraire si alambiquées, qu’elles touchaient aux limites du compréhensible. Ainsi, lors d'une scène de transe dans la cathédrale il nous gratifie d’un ravissant "En ce gothique flamboyant, la danse ressemble à de l'architecture en mouvement même si elle est également la succession de déséquilibres de ceux qui ne savent plus dire leur désespoir qu'en dansant"… ???

Le texte est truffé de circonlocutions de cet acabit... au point d’en arriver à se demander si l’auteur s’est seulement relu, et si son éditeur a tout simplement lu le texte ?

De ces remarques nait une impression gênante de je-m'en-foutisme. Ce qui ne serait pas grave si en parallèle cette sensation n’était accentuée par le penchant naturel de l’auteur pour la provocation gratuite, les images choc et les situations extrêmes (cf. l’infanticide aquatique, le festin du bambin, la décomposition des syphilitiques…), propres à exacerber les passions tristes chez le lecteur.

D’un sujet en or il accouche d’une histoire sans relief, sans chair, ne dépassant pas le stade de l’argument. L’auteur peine à bâtir un récit solide, réécrit en boucles les mêmes scènes y insufflant toujours plus de violence. Violence qui, paradoxalement, ne provoque d’autre émotion que l’ennui. Le système narratif de Jean Teulé étant démiurgique et évitant toute psychologie, il se contente de regarder vivre ses personnages, commente leurs agissements, avec l’inconvénient inhérent qu’il ne nous dit rien de leurs affects, de leurs ressentis.

De là l’impossibilité pour le lecteur de toute identification, de toute empathie. Et l’histoire reste au stade de l’anecdote.

Jean Teulé a le génie pour dénicher des sujets en or, mais, honnête, avoue en public ne jamais lire de romans. Eh bien, il devrait. Cela lui permettrait de prendre conscience de la distance stratosphérique qu'il y a entre son écriture actuelle, paresseuse et vaine, et celle de beaucoup de ses confrères. Ce roman médiocre, qui bénéficie curieusement d’un succès phénoménal, est, pour moi, une insulte aux auteurs qui chaque jour se battent pour extraire ne serait-ce que quelques grammes de littérature, qui font ici totalement défaut. Et je sais des lecteurs qui n’ont pas pris la peine de le lire jusqu’au son terme.

 

Un conseil pour terminer : si l’histoire de cette épidémie de danse vous intéresse, lisez plutôt l’essai de John Waller. Je l’ai finalement lu et, excellente surprise, il est tout à fait abordable, érudit certes mais à la portée de tous. Le récit y est fluide, contextualisé, sourcé. J’ai pris bien plus de plaisir à entrer dans sa danse que dans celle frelatée de Jean Teulé.

Entrez dans la danse de Jean Teulé - Julliard - 2018 - 18,50 €

Les danseurs fous de Strasbourg - Une épidémie de transe collective en 1518, de John Waller - La Nuée Bleue - 2016 - 18,00 €

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Les aventures extravagantes de Jean Jambecreuse, artiste et bourgeois de Bâle - Assez gros fabliau

Publié le par Au vrai chic littérère

 

Ça faisait un petit moment que j'avais envie de retrouver le plaisir de lire un bon roman historique et si possible empreint d’esprit rabelaisien. J'ai beaucoup cherché et finalement trouvé, ce livre, passé un peu inaperçu au moment de sa sortie en 2013.

Résumé de l’éditeur

1515. Pendant que Français, Italiens et Suisses s’étripent à Marignan, que le pape Léon X s’acharne à embellir Saint-Pierre de Rome, qu’Henry VIII d’Angleterre n’a encore qu’une épouse – celle de son frère – et que le prince turc Suleïman se prépare à devenir Soliman le Magnifique, le jeune Jean Jambecreuse, peintre, quitte sa ville natale d’Augsbourg pour parfaire son apprentissage à Bâle, ville alors en plein essor. Jean veut connaître le latin, la langue internationale de l’époque, celle qui, il le pressent, lui permettra de passer de l’ancien statut d’artisan à ce nouvel état dont on commence à parler en Italie et qui rapproche le peintre du poète : celui d’artiste. Il va alors se frotter aux plus grands penseurs de son temps : Érasme, pour lequel il illustre les marges de l’Éloge de la folie, mais aussi Léonard de Vinci, qu’il suit jusqu’à Amboise où le vieil homme termine ses jours, et auquel il dérobera certains papiers compromettants. De surcroît, par-delà l’apprentissage de son art, il va faire celui de la vie, laquelle est faite de bruit, de paillardise et de fureur.

Jean Jambecreuse, traduction littérale de Hans Holbein (1497-1543), par ses péripéties, nous entraîne dans une période de bouleversements politiques, artistiques (la Renaissance) et religieux (la Réforme), violente et exaltée. Voyager c’est avant tout s’exposer aux multiples dangers que l’on peut rencontrer, rapines, viols, meurtres au détour de chaque sente. S’ils sont dangereux, les voyages sont aussi longs, très longs et propices aux rencontres et les retours fêtés à grands frais. Ce roman d’apprentissage convoque avec plaisir les scènes attendues d’un tel ouvrage. Il ne nous épargnera ni les banquets ripailleurs, ni le procès en sorcellerie et les tourments afférents, ni les fuites rocambolesques à travers les ruisseaux fangeux, ni les visites aux bordels où est bien pris qui croyait prendre… faisant revivre tout un monde d'imprimeurs, d'aubergistes, de mercenaires, de servantes ou de filles de joie.

Ce roman n’a rien de moralement correct et c’est bien son ton, sa langue fleurie, ses rebondissements tour à tour saugrenus voire cruels (enfin connaître la véritable raison de la mort du grand Leonardo) et ses paillardises bien troussées qui en font tout son sel. Le jeu stylistique s'accompagne de quelques anachronismes délibérés, ainsi cette oraison funèbre dans la bouche d'un curé directement pillée chez Victor Hugo ! ou la description du membre viril de Jean directement inspirée d'une chanson des Charlots (1977)... Un petit conseil en passant, lisez les savoureuses notes de fin de chapitres.

Un extrait pour saisir le charme de la langue : « Son mari avait beau voir le double de son âge – elle avait quinze ans lors de ses épousailles – la jeune femme avait pris goût à la chose et avait renouvelé son devoir conjugal chaque soir avec une ardeur répétée et grandissante, jusqu’à ce que le gonfalonier Baer parte à la guerre. Depuis, sa couche était froide, triste et solitaire, et le désir de la chair lui chatouillait bestialement la nature. La veille au soir, elle s’était frictionnée de la main la guenuche, comme en janvier les chats se frottent le cul sur les toits, et avait commencé tout doucement à se mortifier la concupiscence ».

Mais au-delà de cette première couche grivoise, lexicalement inventive, le roman d’Harry Bellet est un livre érudit qui brasse des styles, des personnages (Erasme, Amerbach, François 1er), des citations et bien des situations. Outre l’œuvre de Hans Holbein, il m’a permis de découvrir un graveur de l’époque, qui m’était jusqu’alors inconnu : Urs Graf (ici personnage phallo envers sa femme disant « qui bat sa femme la fait braire, qui la rebat la fait taire »). 

L'auteur nous plonge, avec grand talent, dans le quotidien vivant et créatif des ymagiers bâlois, celui auquel appartient Jean, lui qui, justement, veut s'en extraire pour bénéficier d'une véritable reconnaissance en devenant peintre, aux yeux de tous... quitte à latiniser son nom pour devenir Ioannes Holpenius (petite curiosité : la page qui lui est consacrée sur la version latine de wikipedia https://la.wikipedia.org/wiki/Ioannes_Holpenius).

La littérature contemporaine offre bien peu d'exemples de filiation rabelaisienne (Héloïse ouille ! de Jean Teulé ou la verve des San Antonio) et c'est un vrai plaisir de lecture que nous promet Harry Bellet qui a, certes, un peu trahi l'Histoire, mais il lui a fait un bel enfant.

Les aventures extravagantes de Jean Jambecreuse, artiste et bourgeois de Bâle - Assez gros fabliau, Harry Bellet, Actes Sud, 2013.

Liste de romans consacrés à la peinture sur la page SensCritique du Vrai chic littérère 

https://www.senscritique.com/liste/Litterature_et_peinture/1706318

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Victor Hugo vient de mourir - Judith Perrignon

Publié le par Au vrai chic littérère

Je suis tombé tout à fait par hasard sur ce livre en déambulant dans les allées de ma médiathèque. Interpellé par le titre du bouquin mais ne connaissant pas l'auteur (même, si au final, je connaissais l'existence de plusieurs de ses autres ouvrages car elle a beaucoup co-écrit notamment avec  Gérard Garouste, Marianne Denicourt ou Marceline Loridan-Ivens), je l'emprunte. Guidé par la curiosité d'en savoir plus sur cet épisode de la troisième république, quasi mythique, que fut la mort et les funérailles nationales de l'"Ecrivain" français.

 

Le travail de Judith Perrignon est immense et exemplaire. En moins de 250 pages elle nous embarque dans tous les lieux qui ont compté durant cet épisode... de la chambre d'Hugo où on assiste à ses derniers instants, au Panthéon qui, à cette occasion, retrouva sa destination de mausolée accueillant nos hommes illustres, en passant par les ligues révolutionnaires dont les membres ont bénéficié de l'amnistie négociée par Hugo lui-même lorqu'il était sénateur. 

 

Suivant plusieurs personnages (Auguste Vaquery et Paul Meurice, ses légataires, Jeanne et Georges, ses petits enfants, Adèle, sa fille désormais à l'asile...) on prend la mesure de sa solitude familiale - à l'exception d'Adèle et de ses petits-enfants, Hugo a enterré tout ses proches.

 

Mais surtout (et c'est peut-être la partie la plus ardue à la lecture) le livre nous permet de prendre la mesure des enjeux de sa mort sur la société, des tentatives de récupération du gouvernement, des syndicats, de l'église qui, par exemple, n'a pas pu obtenir de donner l'extrême onction au poète...

 

Le récit, très factuel, est quasi cinématographique tant les images sont évocatrices. L'émotion est tenue à distance jusqu'à ce que subrepticement, alors qu'on ne l'attend pas (plus?), elle surgisse dans les derniers paragraphes lorsque l'auteur fait le constat des changements colossaux qui se sont produits durant les 130 ans qui nous séparent de ces temps d'engagements...

 

Extrait p. 242 : "... une torpeur démocratique s'est progressivement installée, comme l'éléctricité le long des rues, nous avons perdu l'habitude d'avancer dans l'obscurité, nous avons laissé l'algorithme économique gouverner, Marche ou crève. Nous sommes devenus de moins en moins sensibles aux épopées poétiques et au bonheur des peuples, moins tendres, moins naïfs aussi, plus froidement personnels..."

 

Victor Hugo vient de mourir - Judith Perrignon - Editions de l'Iconoclaste - 2015

 

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Les singuliers - Anne Percin

Publié le par Au vrai chic littérère

Il est quelquefois des manières très singulières de découvrir un auteur. 

Vous faites, un soir, un rapide commentaire sur un message d'un ami sur Facebook. Bon. Le lendemain vous recevez une notification de cet ami qui indique qu'il a cité votre nom sur un message. OK. Il y indique que vous devriez rencontrer la personne qui a écrit le commentaire suivant, un certain "Hmbert Humblart" ou un truc comme ça. Très bien. A priori je n'aime pas trop qu'on me dise ce que je dois faire, mais l'animal à piqué ma curiosité... je me ballade sur la page de "HH". Qui me laisse perplexe. Le pseudo semble évoquer un auteur, qui se cache, et qui renvoie pour plus de précisions, à une autre page, celle d'une certaine Anne Percin, sans doute la copine, ou la femme de l'auteur en question. Je mets un temps infini (au mois 10 minutes, mais sur FB c'est un temps iiiiinfini) à comprendre que je m'égare et que HH est Anne Percin ! Que ce n'est pas un mais une auteure ! dont je découvre, dans l'après-midi, un livre dans les rayons de ma médiathèque : Les singuliers. Le sujet m'intéresse, je l'emprunte et le lis dans la foulée.

 

Un court résumé pour entrer en matière

Les singuliers suit la correspondance entretenue entre 1888 et 1890 par Hugo Boch, le fils d'une des grandes familles industrielles belges, sa cousine Hazel et Tobias Hendricke, le meilleur ami d'Hugo. Tous trois sont apprentis peintres, vivent séparés, se cherchent une voie, un style, peut-être un destin... Il y est donc question d'inventer sa vie, de trouver sa propre voie, celle qui vous correspond à vous, ​en propre.

 

De par leur milieu ils sont amenés à rencontrer ceux qui, bientôt, auront, au cours de ces quelques années, changé le cours de l'histoire picturale. Hugo côtoie Gauguin, Paul Sérusier, Emile Bernard à Pont-Aven. Hazel, à Paris, se prend d'amitié pour Henri (de Toulouse-Lautrec), et Tobias, protégé de James Ensor, croisera, à Bruxelles, Anna Boch, la seule personne, qui jamais, de son vivant, acheta une toile à Vincent van Gogh (whaou, je crois, que, je n'ai, jamais, autant virgulé, dans une même, phrase... le syndrôme Télérama !).

 

Chacun s'empare des débats, s'engage, prend position, l'histoire leur donnant parfois tort et finalement quelquefois raison. On ressent très fort l'impression d'avoir l'histoire qui s'écrit, en direct, sous nos yeux. De l'underground 19ème en marche vers la lumière.

 

Au fil des lettres que s'échangent ces protagonistes on suivra avec intérêt les progressions philosophiques, professionnelles, sentimentales de chacun. Les questions existentielles fourmilleront et c'est là ce qui fait tout l'intérêt de l'ouvrage : Suis-je maître de mon destin ? Quelle place pour moi ? Quelle sera ma part, ma contribution dans cette vie ?

 

Quelques lettres restent très fortement encrées dans ma mémoire :

 

- la réponse d'Hugo à son père au terme de laquelle ils se brouilleront

- la lettre d'Hazel où elle explique à son cousin sa première séance avec un modèle de nu masculin, disons... un peu "émotif" !

- la lettre, bouleversante, de Tobias relatant les funérailles de Vincent van Gogh

 

Le roman épistolaire suppose cette particularité qu'il se doit d'épouser l'esprit, la syntaxe du temps dans lequel il s'inscrit. Anne Percin s'y emploie à merveille. Effet collatéral, nous ressentons l'immense perte qu'aura été, avec l'avènement des technologies contemporaines (téléphone, messageries instantanées), l'abandon des habitudes épistolaires. L'importance dans une journée de l'arrivée des nouvelles, les espoirs suscités à l'ouverture de l'enveloppe, la puissance, la profondeur et la richesse des échanges, l'amour qui se mesure au temps consacré pour répondre...

 

Je pourrai vous entretenir des heures durant des thématiques de ce livre (la place des femmes dans l'art, l'impermanence des choses, la relativité du succès, la vie de l'art en train de se faire, la vie des Salons artistiques, le prix de la vie et la peur, apprivoisée, de la mort...) tant il m'a touché.

 

Il m'aura fallu deux jours pour arriver à bout de ces 386 pages-là. Non que cela m'ait paru fastidieux, bien au contraire. Le livre est si plein de références, de noms, de lieux, d’œuvres, de courants artistiques que je passais un temps infini à approfondir, l'intérêt qui se dégageait des pages lues, en navigant, curieux que je suis, sur la Toile mondialisée.

 

Ce livre est vivant. Ses personnages également.

 

Il conviendra aux personnes qui continuent à ne pas avoir de certitudes et qui cherchent encore et encore...

 

Je vous laisse, je file m'acheter un paquet de galettes de Pont-Aven (inventées l'année même de la mort de Van Gogh... une des multiples découvertes transversales à ma lecture des Singuliers).

 

Anne Percin écrit également pour la jeunesse. Elle est l'auteur, entre autres, de la série pour adolescents Comment (bien) rater ses vacances.

 

Les singuliers, Anne Percin, Collection La Brune, Editions du Rouergue, 2014. Sortie en poche dans la collection Babel en août 2016.

 

 

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Mes amis devenus - Jean-Claude Mourlevat

Publié le

Que sont mes amis devenus

Que j'avais de si près tenus

Et tant aimé ?

Rutebeuf

 

J’émerge lentement de cette lecture, hébété d’empathie, l’émotion encore intacte et le cœur serré, ne voulant pas laisser filer trop vite le trouble éprouvé. Il me faut quelques minutes encore pour ravaler mes larmes, de celles dont on ne peut véritablement déterminer si elles sont de bonheur ou de tristesse, ou les deux à la fois.

 

Peut-on tomber amoureux d’un livre ? Il semble que oui, surtout si celui-ci vous redonne l’impression d’être vivant, ici et maintenant.

 

Mes amis devenus… de quoi s’agit-il ?

 

A priori une simple histoire d’amis qui se retrouvent quarante ans après leur adolescence pour un week-end sur l’île d’Ouessant. Trois hommes, Jean, Lours’ et Sylvère, deux femmes, Mara et Luce.

 

Débarqué la veille, Sylvère Benoît, l’écrivain, guette leur arrivée par bateau sur le port. Alors que le lecteur s’attend à vivre d’emblée les retrouvailles, le narrateur se remémore sa prime enfance, ses plus lointains souvenirs puis les rencontres avec chacun d’entre eux. Leurs premiers pas amicaux, voire amoureux, les quelques années fondatrices, vécues ensemble au lycée, avant de se perdre de vue, chacun traçant sa route de jeune adulte.

 

A travers cette histoire vibrante d’humour et de gravité, Jean-Claude Mourlevat, un pur raconteur d’histoires, nous fait prendre conscience qu’une vie n’est de loin pas qu’une simple somme de faits qui s’enchaînent. Que la partie immergée, restée secrète, intime, que nos pensées, nos sensations intraduisibles, indicibles, quelquefois honteuses nous définissent tout autant que ce que l’on présente au grand jour. Qu’un mot, un geste, un simple regard peut « modifier la chimie de notre être ».

 

Ces souvenirs nourrissent chez Sylvère quantité de réflexions et éveillent des craintes inhérentes aux retrouvailles tardives, telle que la peur d’être déçu par ce que, quarante ans plus tard, l’autre est devenu, beauf, folle ou insignifiant… N’y a-t-il pas un risque de voir défiler des monstres ?

 

La plume de Mourlevat est allègre, virevoltante, inventive. Le style est limpide, ses phrases sont un torrent où chaque mot bout et participe à faire naître l’émotion. On se surprend à sourire beaucoup, à rire parfois et des larmes irrépressibles peuvent jaillir au détour d’une phrase ou d’un mot… son écriture est bien plus vivante que celle de la plupart des ouvrages prescrits par ailleurs. Lors de la lecture il est régulièrement nécessaire de se poser quelques instants, de reprendre souffle, pour assimiler les sensations, faire le point sur les souvenirs personnels que le texte réveille. Et très vite on y replonge, les pages défilent sans que l’on s’en rende compte et le sentiment de complicité avec les personnages s’accroît.

 

Et puis j’ai adoré le principe des têtes de chapitres qui fonctionnent comme une succession de mots ou d’expressions assemblées, sans queue ni tête, pour exemple le chapitre 5 intitulé : Le fantôme discret. Les plis de vaillance. Quitte. L’imagination se met en branle, Ies mots vous titillent, vous induisent en erreur et au final, tout y est, et devient logique.

 

Mes amis devenus est certainement le récit le plus humain qui m’ait été donné de lire ces dernières années. Il corrobore le principe que ce qui est vraiment personnel devient universel et sous cette apparente facilité de lecture qui nous est offerte se cache le labeur d’un véritable façonnier des mots, d’un artisan, d’un magicien.

 

Mes amis devenus - Jean-Claude Mourlevat - Fleuve éditions -2016

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