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15 articles avec chroniques d'apres lecture

My wicked, wicked ways - Mémoires - Errol Flynn

Publié le par Au vrai chic littérère

Il fut un temps, bref intermède dans l’histoire de l’Humanité, où une poignée d’hommes et de femmes ont côtoyé les dieux du firmament.

Connus et vénérés de tous ils vivaient leurs vies d’étoiles sur grand écran et faisaient fantasmer la multitude.

Aux côtés de Clark Gable, Hedy Lamarr, Cary Grant ou Olivia de Havilland, Errol Flynn fut durant une vingtaine d’année l’astre souverain du film d’aventure. Merveilleux flibustier dans Capitaine Blood (film de Michael Curtiz de 1935), mémorable dans le rôle du général Custer dans La charge fantastique (Raoul Walsh, 1941) ou décati commandant Johnny Forsythe dans Les racines du ciel (John Huston, 1959), nul mieux que lui n’a depuis porté le collant vert de Robin des Bois (Michael Curtiz, 1938).

Si ses aventures sur pellicules nous sont encore accessibles, peu savent quelle a été sa vie avant que le cinéma ne l’expose au regard planétaire.

My wicked, wicked ways vient réparer cet état de fait et s'articule en six chapitres. Les trois premiers relatant les années de galère et de bonheur, les trois derniers, la gloire et la descente aux enfers.

Grand admirateur de son père, un biologiste australien renommé, Flynn doit dès son adolescence faire le constat de son peu d'aptitude pour les études. A 17 ans il s'enfuit du pensionnat dans lequel il végète et, avant ses 27 ans, il aura tour à tour été propriétaire d’une plantation de coprah en Nouvelle-Guinée, voleur d’esclaves, accusé de meurtre, clochard, renifleur de bouteilles, détesticulateur d’agneaux en Australie. Sa soif de réussite et d’argent le convainc d’accepter tout ce qui lui est proposé, ceci dans le but ultime de s’acheter une concession aurifère. Ce qu’il parviendra à faire au terme de multiples tentatives... pour un bilan quasi insignifiant.

Cette première partie de vie est sans doute la plus attachante et, alors qu'en démarrant ma lecture je souhaitais vite parvenir à la période de ses débuts dans le cinéma, force m'est de reconnaître que ce qu’il a vécu au préalable est d’une puissance et d’un intérêt bien supérieur. Et digne des livres d’aventure les plus romanesques. Il est impossible, en quelques lignes, d’évoquer de façon exhaustive la richesse et l'engagement de cette vie-là. Rappelons ici qu’il a également été reporter durant la guerre d’Espagne en 1936, qu’il s’est retrouvé engagé du côté chinois dans la guerre sino-japonaise en 1937 et qu’il a connu Fidel Castro avant son coup d’état. Il y a chez Errol Flynn un côté Tintin sous amphétamines des plus réjouissants.

Flynn est un homme à l’énergie folle. Il aura traversé 25 ans de l’histoire du cinéma et lui aura insufflé son ressort et son audace. Les pages consacrées au milieu cinématographique sont souvent réjouissantes et si vous ne deviez lire qu'un chapitre de ce livre je vous conseillerai celui relatant la bataille d'égos homérique entre lui et Bette Davis dans une scène de gifle qu'elle lui assène lors du tournage de La vie privée d'Elisabeth d'Angleterre. Tout Hollywood se trouve résumé dans ces quelques lignes-là. 

Flynn est un fantasme conscient de son pouvoir et de la fascination qu'il suscite. Extrait : « Un jour un psychologue m’a fait cette remarque : « L’une des raisons de l’intérêt du public à votre égard est le plaisir que prennent les hommes à la vie que vous menez. Beaucoup d’entre eux aimeraient vivre à votre manière ».

Mais toute vie a aussi ses côtés sombres et Flynn n’en manquaient pas : alcool, drogues (pour soigner une malaria persistante), machisme, violence, escroqueries.

Il fut collectionneur d’œuvres d’art (il était possesseur de tableaux de Gauguin et Van Gogh) d'embrouilles, et d'aventures amoureuses. Et toute sa vie il aura l'impression d'être exploité. Par les studios (les acteurs, alors, ne choisissaient pas leurs films), la presse qui le harcèlera sa carrière durant et les femmes. Des femmes il dit « Mon problème n’est pas de les séduire mais de leur échapper ». Certaines l'ayant "cueilli" le plumeront jusqu'à la moëlle. Ainsi sa première femme, une actrice française nommée Lili Damita, aujourd'hui complètement oubliée, en ne se remariant jamais lui a soutiré une pension alimentaire jusqu'à sa mort en 1950.

Passionné par la navigation en mer Errol Flynn ne s’est jamais vraiment rêvé en acteur de cinéma et s’il a poursuivi dans cette voie c’est uniquement pour l’argent et la liberté qu’elle lui offrait. Rares ont été les hommes de son temps qui pouvaient se revendiquer aussi libres.

My wicked, wicked ways est un livre intense et picaresque, souvent drôle, que l'on a du mal à lâcher une fois entamé. Eroll Flynn y est un compagnon de lecture délicieux, révoltant et fascinant. Sa vie fut « bigger than life » et l’on se dit que si elle devait un jour faire l’objet d’un film ou d'une série, aucun acteur ne serait véritablement à la hauteur pour l'incarner et surtout que son scénario paraitrait parfaitement invraisemblable.

Intimement, il se rêvait écrivain. Ce livre prouve sans détour que ce talent non plus, ne lui aura pas manqué.

 

Mémoires - My wicked, wicked ways de Errol Flynn - 496 pages - Editions Séguier - 2020 - 18,00 €.

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Les yeux bleus de Mistassini - Jacques Poulin

Publié le par Au vrai chic littérère

Distinguer un bon livre revient quelquefois à savoir reconnaître la force transmise par son atmosphère enveloppante. J'ai fini ce livre il y a quelques heures et sa puissance délicate ne me quitte pas. Il méritait donc que je reprenne ma plume pour vous en dire quelques mots.

Imaginez une librairie chaleureuse, refuge des vagabonds et antre secrète de quelques lecteurs du Vieux-Québec, dont les ouvrages sont classés selon le principe de désordre absolu. C'est ici que Jimmy, étudiant en lettres et narrateur, va rencontrer Jack Waterman, écrivain-traducteur-libraire, atteint de la maladie d'Eisenhower (sic)... Rencontre qui va infléchir le cours de sa vie. Jack se voyant vieillir va chercher à transmettre ce qui fut le travail de toute une vie... la librairie, l'amour des livres (d'Hemingway, Stevenson, Carver...) et initiera Jimmy à la traduction de l'anglais. Mistassini, sœur de Jimmy, jeune femme généreuse et sans attaches, va se poser quelques temps pour les accompagner et les soutenir. Un jour de lucidité Jack demandera à Jimmy d'accepter, dans un futur proche, d'accomplir un acte impossible.

C'est un livre très court évoquant une très grande variété de thématiques : l'importance de la lecture et de l'écriture, la peur de la perte (d'autonomie, de mémoire, des personnes), la transmission, l’ambiguïté de l'amour fraternel, les voyages intérieurs que permettent les livres et la nécessité d'accomplir des voyages pour nourrir le futur.

Dès la première phrase je me suis senti happé par cette histoire très simple, profondément humaine, et cette "petite musique" qui fait toute la saveur de ce récit. Tantôt réjouissant, tantôt troublant, souvent avec humour (cf, lors du voyage parisien de Jimmy sa rencontre avec un illustre auteur français se déplaçant en patins à roulettes) "Les yeux bleus..." ne se départ jamais d'une certaine forme de poésie fluide. Sa lecture m'aura accompagné toute une nuit et m'aura touché au cœur, ses trois personnages très attachants conserveront à jamais une étincelle de mystère. Un roman qui ravira les lecteurs sensibles aux rencontres interpersonnelles et cherchant dans la littérature une certaine vérité des sentiments. 

C'est toujours un moment délicieux et émouvant de découvrir un auteur dont on pressent qu'il va compter longtemps dans votre vie de lecteur.

 

Petit bonus : un extrait

A un journaliste venue l'interroger, Jack énoncera les dix commandements de l’Écrivain suivants :

1. Tu mettras ton premier roman au panier.

2. Tu voleras les idées de ton collègue.

3. Tu ne répondras pas aux critiques.

4. Tu ne déjeuneras pas avec ton éditeur

5. Tu refuseras les prix littéraires s'il ne sont pas accompagnés d'une somme d'argent.

6. Tu ne vérifieras pas si ton nouveau livre se trouve en librairie

7. Tu diras du mal de tes collègues mais seulement dans leur dos.

8. Tu n'écriras pas tes mémoires.

9. Tu tâcheras de mourir jeune.

10. Tu ne passeras pas à la télé.

Les yeux bleus de Mistassini - Jacques Poulin - Actes sud - collection Babel - 2012

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Entrez dans la danse - Jean Teulé

Publié le par Au vrai chic littérère

Je lis très rarement plus de deux ouvrages d’un même auteur, d’abord parce que je souhaite en découvrir un maximum, ensuite parce que je crains toujours une éventuelle déception.

De Jean Teulé j’ai lu il y a quelques années « Mangez-le si vous voulez » qui m’avait laissé une impression mitigée liée à une certaine faiblesse dans le style que beaucoup s’accordent à qualifier de fleuri, plein de verve…

Teulé est un des trop rares histrions des lettres françaises. Il excelle à embobiner son auditoire à coup d’anecdotes, de plaisanteries scabreuses et de doux sourires complices. Les vrais cabots de son espèce se font de plus en plus rares de nos jours. Et c’est bien dommage.

On sait aussi qu’il s’est fait, dernièrement, une spécialité d’écrire autour de faits divers marquants par leur propension à remuer les consciences (cannibalisme collectif, meurtres en série, cocufiage royal…).

Le sujet de son dernier opus, intitulé Entrez dans la danse, lui a été soufflé par l’ancien et néanmoins jeune rédacteur en chef du magazine Lire, Julien Bisson : L’histoire d’une épidémie de danse à Strasbourg en 1518. Un sujet fascinant dans la droite ligne de ses précédents opus.

 

La quatrième de couverture :

Une étrange épidémie a eu lieu dernièrement

Et s’est répandue dans Strasbourg

De telle sorte que, dans leur folie,

Beaucoup se mirent à danser

Et ne cessèrent jour et nuit, pendant deux mois

Sans interruption,

Jusqu’à tomber inconscients.

Beaucoup sont morts.

 

Chronique alsacienne, 1519

 

Sujet alléchant s’il en est, peu connu d’un public non averti et à même de stimuler l’imagination de l’auteur et du lecteur. Banco ! Jean Teulé vend des tombereaux de ce livre et en seulement six semaines se classe parmi les meilleures ventes en librairies.

J’ai pris connaissance de cette histoire par un essai publié par les éditions La Nuée Bleue, rédigé par un universitaire anglais spécialiste de l’histoire de la médecine, John Waller, sorti en France au printemps 2016 et intitulé « Les danseurs fous de Strasbourg – Une épidémie de transe collective en 1518 ». Si la question m’intéressait je n’avais pas encore fait le pas de le lire. J’imaginais sa lecture ardue et sibylline.

Apprenant que Jean Teulé s’est emparé de cette histoire, je me lance et le lis, lui offrant une seconde chance après la semi déception de « Mangez-le… »

A ce stade, je voudrais dire que si je prends la peine d’écrire, trop rarement à mon goût, quelques articles sur le blog de la librairie c’est avant tout pour faire part de mes coups de cœur, afin de mettre en valeur des auteurs et des livres qui pourraient échapper à la sagacité de certains lecteurs. Si, de façon tout à fait exceptionnelle, j’ai décidé de prendre la plume pour évoquer un livre très exposé, c’est pour exprimer un coup de gueule… et faire entendre un point de vue peu répandu dans la presse ou la blogosphère.

 

Chronique de l’indigence littéraire.

 

Dans Les compagnons de Jéhu Alexandre Dumas prenait beaucoup de liberté avec les faits historiques qu’il décrivait. Alors qu’on le lui reprochait il répondit "Qu'importe de violer l'Histoire, pourvu qu'on lui fasse de beaux enfants !"

Tout comme lui, dans ce roman, Jean Teulé travestit l’Histoire à sa convenance lorsque cela sert son propos. Ainsi, pour parachever la description des nombreuses calamités qui ont frappé Strasbourg cette année-là (1518), un personnage évoque la récente chute d’une météorite au sud de la ville (il ajoute même un : « Si même les étoiles se mettent à nous chier dessus ! », du plus bel effet). Or cette météorite est celle d’Ensisheim, ville se situant à environ 100 kms, soit très, très, très au sud de Strasbourg, en 1492, soit une génération avant... Dès lors, ces libertés prises, nous ne sommes plus dans le récit mais dans la fiction. Le problème étant que Teulé affirme partout que tout ce qui se trouve dans son livre est vrai. Il viole donc l’Histoire, lui aussi, mais pour autant lui fait-il de beaux enfants ? Eh bien, pas vraiment si l’on en juge par la pauvreté du propos et l’incapacité qui est la sienne de nous entraîner dans son histoire.

Ce qu’on qualifie de « style Teulé » – mélange d’anachronismes lexicaux, de goût prononcé pour le morbide et d’humour potache - relève plus d’un système immuable, qui n’étonne plus, voire même lasse… et les ficelles employées, devenues visibles, confèrent au texte des accents de faiblesse qui virent au ridicule. La touche Teulé n’est plus qu’un cache-misère littéraire.

Jean Teulé aurait-il perdu le goût et l’envie d’écrire ? Cette question se pose tant le texte est truffé de facilités. Je pense notamment à cette description de la façade de la cathédrale qui ne dépareillerait pas sur un prospectus de l'Office de Tourisme… - extrait – « …les ombres (des nuages) roulent sur les sculptures des trois portails – représentations de saints, de prophètes, vices terrassés par des vertus, vierges sages et d’autres folles. Les statues intégrées à l’architecture, fondues dans la pierre, semblent en sortir et s’animer d’un pied sur l’autre ».

Et d’où lui vient ce syndrome de la phrase pédagogique dont les effets surgissent régulièrement au fil des chapitres… ? Pour exemple ce personnage s'adressant au maire de Strasbourg :

"A l'intérieur des fortifications la peste va son train, Ammeister Drachenfels, tout comme la lèpre, le choléra, la pourtant rare suette anglaise qui tue en deux jours, la syphilis importée récemment dans les bordels-étuves du quartier de la Petite France par des mercenaires rescapés revenus d'Italie, et puis il y a la typhoïde qui..." Mais qui parle comme ça ?

ou plus loin

"Au même instant, dans le scriptorium de la cathédrale, où jadis des moines copistes réalisaient des livres manuellement, devenu superflu depuis l'introduction de l'imprimerie à Strasbourg, c'est jour de lessive".

Certains passages sont d’une finesse pachydermique. A plusieurs reprises dans ma lecture j’ai eu la désagréable sensation de lire la rédaction d’un élève de cinquième dont le sujet aurait pu être : « Racontez en quelques lignes un épisode historique croustillant se déroulant à la période de votre choix », certaines tournures de phrases se révélant d’une pauvreté crasse, ou au contraire si alambiquées, qu’elles touchaient aux limites du compréhensible. Ainsi, lors d'une scène de transe dans la cathédrale il nous gratifie d’un ravissant "En ce gothique flamboyant, la danse ressemble à de l'architecture en mouvement même si elle est également la succession de déséquilibres de ceux qui ne savent plus dire leur désespoir qu'en dansant"… ???

Le texte est truffé de circonlocutions de cet acabit... au point d’en arriver à se demander si l’auteur s’est seulement relu, et si son éditeur a tout simplement lu le texte ?

De ces remarques nait une impression gênante de je-m'en-foutisme. Ce qui ne serait pas grave si en parallèle cette sensation n’était accentuée par le penchant naturel de l’auteur pour la provocation gratuite, les images choc et les situations extrêmes (cf. l’infanticide aquatique, le festin du bambin, la décomposition des syphilitiques…), propres à exacerber les passions tristes chez le lecteur.

D’un sujet en or il accouche d’une histoire sans relief, sans chair, ne dépassant pas le stade de l’argument. L’auteur peine à bâtir un récit solide, réécrit en boucles les mêmes scènes y insufflant toujours plus de violence. Violence qui, paradoxalement, ne provoque d’autre émotion que l’ennui. Le système narratif de Jean Teulé étant démiurgique et évitant toute psychologie, il se contente de regarder vivre ses personnages, commente leurs agissements, avec l’inconvénient inhérent qu’il ne nous dit rien de leurs affects, de leurs ressentis.

De là l’impossibilité pour le lecteur de toute identification, de toute empathie. Et l’histoire reste au stade de l’anecdote.

Jean Teulé a le génie pour dénicher des sujets en or, mais, honnête, avoue en public ne jamais lire de romans. Eh bien, il devrait. Cela lui permettrait de prendre conscience de la distance stratosphérique qu'il y a entre son écriture actuelle, paresseuse et vaine, et celle de beaucoup de ses confrères. Ce roman médiocre, qui bénéficie curieusement d’un succès phénoménal, est, pour moi, une insulte aux auteurs qui chaque jour se battent pour extraire ne serait-ce que quelques grammes de littérature, qui font ici totalement défaut. Et je sais des lecteurs qui n’ont pas pris la peine de le lire jusqu’au son terme.

 

Un conseil pour terminer : si l’histoire de cette épidémie de danse vous intéresse, lisez plutôt l’essai de John Waller. Je l’ai finalement lu et, excellente surprise, il est tout à fait abordable, érudit certes mais à la portée de tous. Le récit y est fluide, contextualisé, sourcé. J’ai pris bien plus de plaisir à entrer dans sa danse que dans celle frelatée de Jean Teulé.

Entrez dans la danse de Jean Teulé - Julliard - 2018 - 18,50 €

Les danseurs fous de Strasbourg - Une épidémie de transe collective en 1518, de John Waller - La Nuée Bleue - 2016 - 18,00 €

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Personne ne gagne - Jack Black

Publié le par Au vrai chic littérère

Il est désormais de notoriété publique que les éditions "Monsieur Toussaint Louverture", maison basée en région bordelaise, font un important travail de dénichage de textes oubliés ou de mise en avant d'ouvrages passés jusqu'alors trop inaperçus et méritant une nouvelle exposition. C'est justement le cas de cette biographie, traduite et publiée par Gallimard en 1932, retraduite et rééditée en 2007 par Les Fondeurs de briques sous le titre de "Yegg".

Personne ne gagne est le récit digne et probe d'un type malhonnête, qui raconte sans forfanterie ce qu'a été sa vie aventureuse.

Jack Black naît en pleine période de transition. Le Far-West c'est presque fini, les légendes qui l'ont façonné ont quasi toutes disparues (Jesse James qui marqua tant l'auteur vient d'être abattu), c'est l'heure du boom économique, la conquête est achevée, le train relie désormais les deux côtes du pays. Ce train qui va avoir une si grande importance dans la vie de Jack.

Jack est un hobo, un vagabond ferroviaire. Et le vagabondage vous expose à de nombreuses rencontres, de celles qui bouleversent votre destinée, vous entraîne dans une course folle que la prison n'arrêtera évidemment pas.

Jack fraye dans le milieu interlope des types qui "font la route", ce peuple des invisibles, et socialise au cours de rassemblements périodiques (qu'ils nomment ironiquement des conventions) qui, l'alcool aidant, se terminent généralement assez mal. Au cours de ses pérégrinations il croisera toute une faune de personnages bigarrés telle cette Salt Chunk Mary, mi receleuse, mi patronne de bordel et protectrice de gangsters ayant besoin de se faire oublier un temps; Saltimonious Kid, le mentor, le complice et l'instructeur avec qui ils monteront quantité de coups habiles et retors, mais aussi des avocats véreux, des putes au cœur plus ou moins grand, des logeuses acariâtres, des vauriens sans morale...

Ce qui fascine dans son récit c'est autant les arnaques, la prise de risque, le quatuor préparation - exécution - prison - évasion - que l'incertitude de cette vie aventureuse à la mesure d'un pays, dans une Amérique révolue et désormais enchâssée dans le mythe.

Ce texte réveille sournoisement le côté gangster romanesque qui sommeille en chacun d'entre nous... il réactive durant quelques belles quelques secondes les fois où nous avons puérilement un jour envisagé qu'un casse serait LA solution à tous nos problèmes. L'empathie avec son personnage fonctionne et l'on se surprend à se réjouir de ses coups réussis et à regretter qu'il se fasse épisodiquement pincer.

Et puis viendront le jeu, l'opium, l'absence totale de vie affective, la solitude et la lente déchéance qui l'amèneront à perdre confiance. Imperceptiblement le texte émeut face aux difficultés qu'éprouvera Jack à trouver la force de changer. Si jamais il ne se vante de ses faits et méfaits, jamais il ne se plaint, s'il raconte les faits, simplement, il reconnaît que sa morale n'est pas celle des "bonnes gens", qu'il a adopté des règles de conduite qui l'excluent et ne lui permettent à aucun moment d'être serein. Sa vie est violente, il l'accepte, jusqu'au moment inexorable où, à bout de forces, il finira par se demander comment, par quel processus et pourquoi il en est arrivé là.

Au final, il y a dans cet unique livre écrit par ce truand repenti plus d'humanité et de vie que dans bien des œuvres complètes rédigées par des auteurs autocentrés et redondants.

Ici quel souffle ! Quelle vitalité ! Et on referme le livre en se disant qu'on a eu la chance de partager durant quelques heures les émotions, les doutes, les exaltations et les revers de fortune d'un cousin de Jack London, un oncle de Huckleberry Finn, un collègue américain d'Arsène Lupin.

Personne ne gagne, de Jack Black - Editions Monsieur Toussaint Louverture - Traduit de l'anglais par Jeanne Toulouse et Nicolas Vidalenc - 11,50 €

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Mon oncle Oswald - Roald Dahl

Publié le par Au vrai chic littérère

C'est un véritable mystère. Une de ces énigmes qui vous laissent pantois d'incompréhension. La gueule grande ouverte, les yeux dans le vide, le cerveau aride.

Comment se fait-il que ce putain de bon livre ne trouve pas une place de choix dans les foyers français ? Comment expliquer que des centaines de milliers de personnes dans ce pays, depuis deux générations maintenant, aient lu durant leur enfance, et souvent même relu des ouvrages aussi magiques que Matilda, Sacrées sorcières, Charlie et la chocolaterie et quantité d'autres... et qu'une fois adultes elles n'aillent pas se régaler encore une dernière fois avec le seul roman que Roald Dahl ait écrit spécialement pour eux. 

Quelqu'un peut-il m'expliquer ? M'expliquer pourquoi si peu de gens le connaissent et l'ont lu ?

Je ne tiens pas à me faire redresseur de torts, je me dis plutôt que vous avez une sacrée chance, et que le découvrir est toujours une possibilité, qu'il n'est pas trop tard pour vous rattraper.

Mais au fait, de quoi s'agit-il au juste ?

L'argument est simplissime. Roald Dahl ayant retrouvé les carnets intimes de son oncle Oswald propose d'en faire découvrir aux lecteurs une section du volume XX, écrite en juillet 1938, celle où il explique comment, à 17 ans, il fit fortune. Je ne dirai rien de plus sur le contenu de l'histoire pour ne pas gâcher le plaisir que les éventuels futurs lecteurs (ceux que j'aurai convaincus) tireront de leur lecture.

Oswald est un oncle comme tant d'entre nous avons rêvé d'en avoir un. 

Extrait du premier chapitre du roman :

Voici qu'à nouveau j'éprouve le besoin de rendre hommage à mon oncle Oswald. Je veux parler bien entendu, du regretté Oswald Hendryks Cornelius : le connaisseur, le bon vivant, le collectionneur d'araignées, de scorpions et de cannes, le passionné d'opéra, l'expert en porcelaines chinoises, le séducteur de ces dames, et sans nul doute le plus grand fornicateur de tous les temps.,Je sais, d'autres personnages célèbres ont prétendu à ce titre de gloire, mais ils se retrouvent simplement couverts de ridicule quand on compare leurs prouesses à celles de mon oncle Oswald. Je songe en particulier à ce pauvre Casanova. Il sort de la confrontation avec l'allure d'un homme atteint d'une grave déficience de son organe sexuel.

Quelques pages plus loin, Oswald affirme :

La fortune, quand elle n'est pas héritée, s'acquiert généralement par l'un des quatre moyens suivants : l'escroquerie, le talent, le jugement inspiré, ou la chance. La mienne a pour origine une combinaison de ces quatre éléments. Suivez-moi attentivement, vous ne tarderez pas à comprendre.

Et voilà, à chaque fois que j'ouvre ce livre et que j'atteins ces quelques lignes-là, je me fais avoir. Je me retrouve à le lire entièrement. C'est la troisième fois que je tombe dans le panneau et je n'arrive pas à épuiser le plaisir que j'y prends tant l'histoire foisonne de digressions, d'anecdotes, de rebondissements... 

Systématiquement je suis impressionné par la qualité, la décontraction et la fluidité de l'écriture, par ce mélange de distinction toute britannique et de grivoiserie pimpante.

Ah ! Une chose que je puisse encore vous dire. L'un des nombreux mérites de ce livre est de nous faire rencontrer les plus grands génies vivants du début du XXème siècle (un peu à la façon de Sacha Guitry lorsqu'il les filma en 1915 dans "Ceux de chez nous" - https://www.youtube.com/watch?v=hhvOeoOl17Y). Ainsi on y croisera Einstein, Proust, Monet, Puccini, Joyce ou George V dans leur intimité la plus, disons... intime.

Je ne souhaite pas en dévoiler davantage et pardonnez-moi si j'insiste, mais c'est une mignardise à déguster séance tenante, à emprunter, à acheter, à piquer à vos amis éventuellement, qui mérite d'être enfin reconnue par les lecteurs français pour un des chefs d'oeuvre de l'humour anglais à l'instar des Jeeves de Wodehouse, des innombrables oeuvres de Saki ou de l'autodérision d'un Jerome K. Jerome.

Alors, s'il vous plaît, si vous connaissez un auteur francophone de cette trempe, de cette verve, de cet humour irrévérencieux et pince-sans-rire, faites-le moi connaître, je suis preneur !

Mon oncle Oswald - Roald Dahl - Gallimard 1981 ou Folio 1986

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